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  Regard sur le Cinéma irakien


Le cinéma irakien est un enfant de l’après-guerre : les premières projections cinématographiques ont lieu en Irak, comme quasiment partout ailleurs, dès le début du XXe siècle – précisément en 1909, à Bagdad, selon l’historien irakien Ahmed Fayad al-Moufarraji, mais il faudra attendre 1945 pour assister à sa naissance proprement dite, avec deux films coproduits par l’Égypte et réalisés par des cinéastes égyptiens – Le Caire-Bagdad d’Ahmed Badrakahn, et Le Fils de l’Orient de Niazi Mustapha – et une quinzaine d’années supplémentaires pour que l’industrie cinématographique irakienne décolle réellement.

En 1948, des producteurs irakiens créent le Studio de Bagdad, doté d’équipements remarquablement sophistiqués pour l’époque ; un film y voit le jour, Alia et Issam, du Français André Shatan. Mais le Studio de Bagdad sera victime de l’histoire : dans un contexte de montée du sionisme et du nationalisme arabe, ses fondateurs, dont certains sont des commerçants juifs irakiens, sont accusés d’intelligence avec le jeune État hébreux, et le gouvernement décrète la fermeture du studio. En 1952, les Turcs exploiteront les possibilités du studio en tournant, en participation avec l’Irak, Taher et Zahra et Irza et Kanbar.

Plusieurs années vont s’écouler avant la création d’une nouvelle société cinématographique irakienne : ce sera Dounia al-Fann, fondée en 1954 par les acteurs Yass Ali Nasser et Salah Eddine al-Badri pour produire Fetna et Hassan, ce qui encourage les avant-gardistes de Studio Bagdad à se lancer à leur tour dans la production : en 1955, Abdel Khalek al-Samerraï réalise Regrets, mélodrame sans originalité et surtout sans grande valeur artistique qui n’obtient pas le succès de Fetna et Hassan. La même année, Yéhia Fayek s’inspire du Journal d’un substitut de campagne de Tawfik al-Hakim pour tourner un film à son tour.
Parmi les films, souvent médiocres, tournés en Irak dans les années 1950, deux tentatives se distinguent et constituent un véritable tournant dans l’histoire cinématographique du pays : Qui est le responsable ? d’Abdel Jabar Wali, et Saïd Effendi de Kameran Hosni. Ces deux réalisateurs, de retour des États-Unis après avoir achevé leurs études cinématographiques, envisageaient de poser les fondations d’une production académique correcte et de réaliser un cinéma irakien à tendance réaliste.
Qui est le responsable ? est l’histoire d’un malheureux jeune homme qui finira ses jours en prison pour s’être fait justice lui-même en tuant un individu indigne, responsable de la mort de sa jeune épouse. Le film, très engagé dans le courant réaliste et tourné en studio, ne fit pas recette en dépit de la qualité des acteurs ; il fut pour partie victime de la médiocrité du cadrage, de la photo et de la bande-son.
Saïd Effendi va, en revanche, rencontrer un succès considérable, et poser les assises de l’industrie et de l’art cinématographiques en Irak. Tiré d’une œuvre d’Edmond Sabri, Dispute, il raconte une “tranche de vie” d’un de ces effendis, anciens fonctionnaires ou officier dans l’administration et l’armée ottomanes déchus de leurs privilèges. Fortement influencé par le néo-réalisme italien, très critique vis-à-vis du régime monarchique agonisant, le film est présenté au festival de Moscou en 1958, année même de la révolution (14 juillet 1958) qui met fin à la monarchie hachémite.
Autre pan de l’activité cinématographique irakienne, le film documentaire est, jusqu’à la révolution de 1958, aux mains des Britanniques. C’est en effet la Société de pétrole irakienne qui produit Notre pays, journal cinématographique projeté avant les films. Parmi leurs réalisations : L’Éternel Irak, Entre les deux fleuves, Du patrimoine irakien, Sumer et Babel, La Fabrication du luth… La plupart sont tournés par des caméramans britanniques travaillant au département du cinéma de la Société de pétrole. Seule exception : Lieux estivaux de Magued Kamel, qui deviendra plus tard l’un des plus célèbres cadreurs d’Irak.

Dans les années qui suivent la révolution, sont produits La Volonté du peuple, Pour la patrie, À l’aube de la liberté, Je suis l’Irak… films à la fibre patriotique dont la médiocrité parvient à vider les salles ! On assiste néanmoins au décollage de l’industrie cinématographique grâce à l’impulsion du plan économique de 1961, à la création par l’État, dès 1959, du premier organisme officiel du cinéma, l’Organisme général du cinéma et du théâtre (OGCT) et à l’intérêt croissant de la population pour le cinéma. C’est ainsi que, de 1959 à 1977, une trentaine de films est produite mêlant, outre le genre patriotique mentionné plus haut, comédies, westerns, films noirs et mélodrames. Parmi ceux-ci, citons Nabuchodonosor de Kamel al-Azzawi, qui bénéficia pour l’époque d’un budget faramineux (mais néanmoins insuffisant) de 40 000 dinars – les plus gros montants de productions ne dépassaient pas alors 7 000 dinars –, Le Train de 7 heures de Hekmat Labib, que le réalisateur tourna à son retour des États-Unis en s’inspirant du suspense à l’américaine, et qui constitue une réelle réussite technique et cinématographique à l’aune de la production de l’époque, ou encore Naïma d’Abdel Gabbar Wali, comique rural sans valeur artistique qui remporta un succès populaire.
Mentionnons encore Abou Heila, d’après une pièce de théâtre de Youssef al-Ani, une dénonciation de l’exploitation des pauvres dans les sociétés capitalistes qui, faute d’une adaptation suffisante, ne remporta pas le succès escompté, ou Bassorah à 11h00 de William Simon (mal) inspiré des films policiers américains.
Le coup d’État du 8 février 1963 donna le pouvoir au courant nationaliste nassérien. La production cinématographique fit les frais du régime de terreur qui régna alors sur le pays. Un film en fit particulièrement les frais : Feuilles d’automne de Hekmat Labib, diffusé devant des salles quasiment vides.

Émergeant de la production des années 1960, un film qui constitua à sa façon une seconde étape dans l’histoire du cinéma irakien après Saïd Effendi : Le Veilleur de nuit de Khalil Chawki, histoire d’un gardien de nuit amoureux d’une veuve dont il dérobe le portrait. Produit par Aflam al-Yom, il remporta un immense succès (90 000 spectateurs au cours des deux premières semaines d’exploitation) qu’il dut, davantage qu’à sa touche néoréaliste, à la popularité de ses acteurs et à la touche irakienne de son sujet. Il remporta en 1968 le prix d’Argent du Festival de Carthage, premier prix décerné à un film irakien.

Après son coup d’État de juillet 1968, le parti Baath entama un plan de nationalisation de la culture. Réaliser un film devint dorénavant une entreprise périlleuse, plus encore après l’accession au pouvoir de Saddam Hussein. Une seule voie était désormais ouverte aux cinéastes irakiens, réaliser des films fidèles à la ligne du parti, comme le seront par exemple Les Assoiffés, Les Remparts et La Grande Question de Mohamed Choukri Jamil, La Tête et Le Fleuve de Fayçal al-Yassiri, L’Essai de Fouad al-Tohamy ou Un autre jour de Saheb Haddad, qui peuvent être considérés comme autant de films idéologiques.
En 1976, on me demanda de réaliser un long métrage de fiction et l’auteur Jassem al-Matir me soumit une idée concernant le travail dans les maisons d’un quartier populaire. L’idée me plut et j’écrivis le scénario des Maisons dans cette ruelle. Je réalisai le film, mais refusai d’exécuter les modifications demandées par le ministère de la Culture. Je quittai donc l’Irak et ce fut le réalisateur Mohamed Choukri Jamil qui fut choisi pour tourner la scène qui remplaça celle qu’on m’avait demandé de modifier.
Si les films produits au cours des années 70 adoptent le réalisme baathiste, trois expériences cinématographiques vont directement traiter
des objectifs de Saddam Hussein.
Al-Kadisiyya, du réalisateur égyptien Salah Abou Seif, vise, à travers l’histoire de la “libération” des territoires arabes, à justifier la guerre menée par l’Irak contre l’Iran. Le budget de ce film atteignit 32 millions de dollars. Les Jours Longs raconte l’histoire de Saddam Hussein – telle que ce dernier la dicta point par point. Le film bénéficia d’un budget “illimité”, expression inhabituelle dans l’économie du cinéma ! Enfin, Le Roi Ghazi, réalisé par Mohamed Choukri Jamil et produit à la suite de la guerre du Golfe, entendait justifier l’invasion du Koweït par l’appartenance de ce pays à l’Irak.

Durant le règne du parti Baath, outre la détérioration de la production cinématographique et celle de l’équipement – sans parler des documentaires et longs métrages détruits en raison d’un archivage indigent – des milliers d’intellectuels se virent contraints de quitter le pays, dont nombre de cinéastes et techniciens du cinéma. Beyrouth fut leur première destination jusqu’au début des années 80, puis l’Europe et l’Amérique. Ces exilés allaient inventer un cinéma de la diaspora, faisant la part belle au cinéma expérimental, au documentaire et au court métrage, réalisé dans des conditions souvent difficiles : films tournés en vidéo, très faible budget (de l’ordre de 10 000 dollars au maximum) alloué au montage, difficultés à trouver des lieux de projection, etc. Les films de réalisateurs comme Layth Abdulamir, Kassem Abd, Maysoon Pachachi, Kutaïba al-Janabi, Haynar Selim, Samir Zeidan, Ouday Rachid, Mohammad Tawfik, Jano Rosebiani, Samir, Saad Salman, Amer Alwan, Tarek Hachem… n’ont été produits qu’au prix d’efforts considérables.

La Biennale organisée par l’Institut du monde arabe offre une chance unique à ces réalisateurs : peut-être est-ce en effet la première fois que tous vont se rencontrer, mais aussi rencontrer un public et une critique qui sauront les évaluer à leur juste valeur, aux plans tant intellectuel que technique et esthétique. Peut-être aussi les aideront-ils à répondre à la question que tous se posent depuis la chute du régime : comment aider le cinéma irakien à se remettre sur pied et à se hisser au plan international ?

Kassem Hawal
(Extraits d’une étude autour du cinéma irakien)




FILMS PRÉSENTÉS :

16 heures à Bagdad de Tariq Hashim, Irak, Danemark (2004), 58'
Alia et Issam de André Shatan, Irak (1948), 32'
Bagdad On/Off de Saad Salman, Irak, France (2002), 86'
Dans les champs étranges de maïs de Kassem Abd, Irak (1991), 38'
Forget Bagdad de Samir, Irak, Suisse, Allemagne (2002), 112'
Jiyan de Jano Rosebiani, Irak (2002), 94'
La Muette de Samir Zeidan, Irak, Norvège, Pologne (1999), 25'
Le Berceau de Layth Abdel Amir, Irak, France (1985), 21'
Le Fleuve de Fayçal al-Yassiri, Irak (1977), 110'
Le Poète et le roseau de Mohammad Tawfik, Irak, Danemark (2000), 55'
Le Tournant de Jaafar Ali, Irak (1975), 100'
Le Veilleur de nuit de Khalil Chawki, Irak (1967), 90'
Les Assoiffés de Mohamed Choukri Jamil, Irak (1972), 90'
Les Irakiennes… une voix de l’exil de Maysoun Pachachi, Irak, Royaume-Uni (1993), 51'
Les Marais de Kassem Hawal, Irak (1976), 60', (nouveau montage)
Nature morte de Kutaïba al-Janabi, Irak, Royaume-Uni (1997), 12'
Retour à Babylone de Abbas Fahdel, Irak, France (2003), 52'
Une entrée au mémorial de la liberté de Ouday Rachid, Irak (1999), 27'
Zaman, l’homme des roseaux de Amer Alwan, Irak, France (2003), 77'
Nous les Irakiens de Abbas Fahdel, Irak, France (2004), 54'