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Editoriaux

 
MAGDA WASSEF
DéLéGUéE GéNéRALE DE LA BIENNALE


La Tunisie est sur la même voie, tandis que la production dans d’autres pays se retrouve actuellement en pleine régression. Et il est bien dommage que les lois du marché pèsent à ce point sur un domaine qui relève de la création artistique. Une démission des pouvoirs publics nuirait à ce secteur, où économie et culture sont intimement liées, tout comme le maintien d’une emprise étatique sur la production et la distribution cinématographiques de nature à en freiner le développement.

D’autant plus que, malgré les mutations techniques et technologiques spectaculaires de ces dernières années, le cinéma reste coûteux. Et les tentatives de certains cinéastes arabes confirmés, de se lancer dans des projets de production à petits budgets en utilisant les caméras numériques, se heurtent, une fois le film terminé, aux problèmes de diffusion. Le transfert en 35 millimètres devenant alors le seul moyen pour rendre ces films accessibles au public.
Dans son dernier film montré à Cannes, Notre musique, à la question : « Monsieur Godard, pensez- vous que les petites caméras numériques vont sauver le cinéma ? », le maître a répondu par un silence éloquent et… radical.
Peut-être avait-il à l’esprit, en cet instant, certains des effets secondaires que n’a pas manqué de charrier l’accession, par un grand nombre, aux équipements légers. Car cette liberté, soudain acquise, de réaliser des films en forme de journaux intimes, de chroniques mêlant histoire privée et collective, de récits, structurés ou pas… alimente un genre nouveau, encore inclassable, pour le meilleur et pour le pire. Nous espérons en avoir extrait le meilleur, le pire étant souvent celui d’un narcissisme improductif.

Autre fait encourageant : deux secteurs de production sont passés à une vitesse supérieure : celui du court métrage de fiction et celui du documentaire.

Concernant le court métrage, de nouveaux jeunes cinéastes, venus des pays du Golfe, apportent un regard nouveau, celui d’une région du monde assez méconnue. Et, pour la première fois, la Biennale présente un court métrage d’une réalisatrice saoudienne, vivant au pays et n’hésitant pas à poser, de front, des questions qui taraudent cette société. Concernant le documentaire, il participe de cette éclosion mondiale du genre. Le dernier Festival de Cannes n’a fait que confirmer ce fait, en intégrant le documentaire dans sa programmation officielle compétitive. Et ainsi, Fahrenheit, 9/11, de l’Américain Michael Moore, a été jusqu’à remporter la Palme d’Or.

Le documentaire de création est aujourd’hui un genre reconnu et apprécié. Les salles de cinéma le programment de plus en plus et le succès phénoménal, l’an dernier en France, du film de Nicolas Philibert Être et Avoir confirme cette tendance. D’autre part, les chaînes de télévision lui consacrent des créneaux horaires importants et investissent de plus en plus dans ce domaine. Les chaînes de télévision européennes, dont Arte, en sont d’ailleurs l’un des réceptacles majeurs. De nombreux films documentaires présentés dans le cadre de la Biennale sont le fruit de co-productions euroarabes. La diaspora arabe, disséminée, un peu partout dans le monde a assimilé les normes et les codes audiovisuels du pays où elle s’inscrit et a réussi à apporter une vision différente sur les problèmes la concernant. Même si nous déplorons par moment les dictats de certains diffuseurs. Ceux notamment qui consistent, pour pallier des problèmes de langue originelle, à imposer un doublage, ou un texte en voix off additionnel, qui gâche bien souvent la matière des films, les dénature ou en fait perdre le charme.

En revanche, dans les pays arabes, il y a un retard notoire dans la facture du documentaire de création. C’est un genre quasi inexistant. Une rencontre réunissant professionnels arabes et européens, organisée dans le cadre de la Biennale, permettra de rendre compte de cet état de fait.

Autre talon d’Achille qui ampute la qualité de certains films, ceux de la fiction cette fois : l’adoption de la langue française de façon inconsidérée, parfois exclusivement. Même lorsque le film est tourné dans le pays même, où il est difficile d’imaginer qu’un mot arabe ne surgisse, de temps en temps, du quotidien.

Par ailleurs, la Biennale des Cinémas arabes à Paris a pris l’habitude de rendre compte, à travers sa programmation, de l’actualité géo-politique du monde arabe. En 2002, c’est la Palestine qui a fait l’objet d’une rétrospective circonscrite à la décennie 1993-2002. Aujourd’hui, c’est l’Irak qui est au centre de cette programmation. Néanmoins, la Palestine demeure présente dans cette nouvelle session de la Biennale. Plusieurs films, documentaires et fictions, en compétition ou non, sont là pour nous rappeler que ce conflit, hélas toujours vivace, interpelle un grand nombre de cinéastes arabes. Des films réalisés par des cinéastes arabes vivant en Israël vont permettre d’alimenter le débat.

L’Irak, depuis une année, est tristement au cœur de soubresauts sanglants, après avoir été libéré de l’étau de Saddam Hussein.
Cette session nous a donc semblé une opportunité toute indiquée pour rendre hommage à la cinématographie de ce pays. Ce Regard sur le cinéma irakien allie jalons du passé et mise en exergue d’une diaspora qui rend compte du désarroi qu’elle a vécu depuis son exil forcé. La destruction de l’Organisme du Théâtre et Cinéma irakien à Bagdad a réduit presque à néant l’histoire cinématographique de ce pays. Mais, à travers une recherche assidue pendant de nombreux mois, et grâce à l’aide de cinéastes et d’acteurs irakiens, nous avons réussi à réunir un certain nombre de films que nous présentons dans ce cadre. Dans l’impossibilité d’avoir pu nous procurer des copies en 35 millimètres, en fiction comme en documentaire, nous avons fait le choix de les présenter en Béta SP. En espérant que cette initiative de l’Institut du monde arabe sera suivie d’une véritable aide européenne visant à la restauration de ce patrimoine cinématographique.

Et pour ne pas déroger à l’un de nos rituels, nous rendons hommage cette année à l’une des figures marquantes du cinéma égyptien : Madiha Yousry. Hommage à l’actrice, à la productrice et à la femme qui a toujours défendu ses choix, sans jamais les renier. Double hommage à cette grande dame du cinéma arabe à travers l’affiche même de la Biennale. Une photo tirée d’un ses films réalisé il y a plus d’un demi-siècle. Quel chemin avonsnous parcouru depuis ?








DENIS BAUCHARD
Président de l'Institut du monde arabe

NASSER EL ANSARY
Directeur général de l'Institut du monde Arabe